À mes amis quinqua et plus, qui se reconnaîtront

Mardi dernier, je discutais avec Richard, un ami. 50 ans, cadre sup dynamique d’une grosse société d’import-export, il affiche une enviable carrière internationale, avec un parcours exemplaire : jamais plus de 3 ans dans le même poste. Sportif, toujours beau gosse malgré la mèche sel et poivre, il semblait désespéré. Il me confiait :

« Ça fait trois ans que je suis dans le même poste et je ne vois pas l’étape d’après ! »

En effet, il fait partie de la génération pour laquelle le changement professionnel ne peut être vu que vers le haut et vers le plus : plus de responsabilités, plus de titres, et plus d’argent, ça va de soi… Sauf qu’il est arrivé au stade où il n’y a pas d’étape suivante, en tout cas, pas pour sa catégorie.

Nous avons alors réfléchi ensemble aux choix qui s’offrent à lui :

Accepter de continuer de faire la même chose

Mais il ne s’agit pas de tenir un an ou deux de plus ! On parle d’au moins une décennie. Comment maintenir son niveau de performance aussi longtemps ? Ce n’est pas la crainte d’une baisse de compétences ni d’un affaiblissement de sa productivité. Non, il connaît tellement bien son travail ; il est capable de le faire en semi-automatique, sans réfléchir, sans se poser de question, avec bien moins d’efforts que d’autres personnes, avec le confort de pouvoir consacrer plus de temps à d’autre intérêts.

Ce confort justement lui donne des certitudes, et les moments de remise en question sont de plus en plus rares : un fonctionnement sans surprises, sans erreurs qui accidentellement ouvriraient la porte vers de nouvelles brèches. Dans un tel contexte, comment maintenir son intérêt, sa motivation, son implication ? Combien de temps pourra-t-il faire illusion ? Ne risque-t-il pas de laisser la porte ouverte à ce nouveau phénomène qui voit de plus en plus le jour : le bore-out, lorsque l’ennui au travail finit par nous prendre comme une gangrène ?

Accepter un changement transversal…

Aller vers un nouveau poste ou un nouveau métier, sans évolution hiérarchique, dans un autre service. Prendre une nouvelle voie où tout est à acquérir (compétences, statut, reconnaissance). Cela implique pour lui de se remettre en question, de sortir de sa zone de confort. Prendre le risque que d’autres soient plus performants, descendre du piédestal de celui qui réussit toujours tout, de celui qui est donné en exemple, pour redevenir débutant, sans titre supplémentaire, pour la même rémunération certes, mais avec moins de collaborateurs sous sa hiérarchie, voire plus du tout, et tant qu’à faire avec un chef plus jeune ! C’est une leçon d’humilité qu’il faut savoir encaisser.

Aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs…

Là encore, ce n’est qu’une question de temps pour qu’il se retrouve devant le même dilemme, toutes les entreprises étant à peu près régies par le même mode de fonctionnement.

Ou alors, tout balayer d’un seul coup et devenir indépendant…

Eh oui, tant de réussites capitalisées, c’est de la valeur à transmettre ! De plus, la position sociale acquise, le réseau tissé pendant ces années à côtoyer des cadres, des décideurs : ce serait un vrai tremplin pour développer son propre business comme consultant ou formateur.

Et puis la maison est payée, les enfants sont en fin d’études. Une fluctuation à la baisse des revenus pour quelque temps ne serait pas dramatique.

Mais voilà… Richard, dans sa cinquantaine assurée, aime bien le changement, avec toutefois limites et contours définis : ne pas risquer de perdre son confort, ne pas devoir baisser son niveau de vie, qu’il puisse montrer à ses amis les photos de voyages de plus en plus exotiques. Si par malchance, son caprice professionnel l’amenait à échanger sa maison avec piscine pour un quatre pièces, ce serait le drame ! Que penseraient ses amis ? Ne risquerait-il pas de couler son mariage ? Quelle retraite pourrait-il ensuite espérer ? Etc.

Et puis, en tant que cadre sup actuellement, son assistante veille à lui préparer le café, changer le papier de son imprimante, gérer son agenda… Ça fait bien longtemps qu’il n’a pas eu besoin de décrocher un rendez-vous pour essayer de vendre ses services. Le confort au travail, finalement, ça vaut bien de reconsidérer quelque peu la notion de plaisir.

Alors que lui dire, à mon quinqua ?

Voilà ce que j’ai envie de lui dire à Richard, qui se trouve à la croisée des chemins : « Je crois en toi ! » Que ce soit au travail, avec tes enfants, dans les associations que tu représentes, tu as toujours agi avec courage et implication, tu as donné le meilleur de toi-même et les fruits sont là.

C’est le regard que tu portes sur ce que tu fais qui a du sens. C’est la signification que tu donnes à ton travail qui oriente ton attention. Ton poste, ton rôle ne sont que des détails. À l’instar de Socrate, le Guerrier pacifique dont Dan Millman conte l’aventure extraordinaire, si tu choisis de garder ta curiosité du premier jour et une intensité comme si c’était le dernier, alors le plaisir sera toujours là et continuera de te faire franchir tes étapes quel que soit ton choix.